La mort de Socrate par J-L David, 1787
En avril 2024 je passais l’épreuve écrite de français du concours X-ENS. Le sujet partait d’une phrase de Montaigne, tirée du chapitre Du démentir des Essais : « le premier trait de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la vérité ». Les œuvres au programme cette année-là étaient Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, Lorenzaccio d’Alfred de Musset et Du mensonge à la violence de Hannah Arendt.
[à compléter]
Voici donc le contenu de ma pensée condensé à l’époque, retranscrit depuis la copie originale du concours. Pour une version potentiellement plus lisible, vous avez aussi le pdf (et le .tex ).
Essai
La vérité est-elle vraiment bannie par les hommes de leur plein gré ?
Épreuve écrite de français, concours X-ENS 2024
Dans son ouvrage de 1969 intitulé La société du spectacle, Guy Debord développe, sur la base des écrits de Boorstin, l’affirmation que l’Homme, par sa soif de divertissement, va sans cesse chercher à remodeler le monde pour qu’il lui corresponde mieux dans ce but ; du moins à accepter cet idéal utopique du pays de cocagne que la société - consumériste - lui proposera, par simple convenance. Ce rêve éveillé, pâle copie dégarnie du réel, se substitue à lui car l’Homme se persuade aisément de son caractère factuel et abandonne alors facilement ce qui est vrai en faveur de ce qui plaît.
Déjà près de quatre siècles auparavant, Michel de Montaigne comprenait le caractère aisément corruptible du réel et nous mettait en garde contre son existence :
Le premier trait de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la vérité […]. Notre vérité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autrui.
Dans cet extrait du chapitre Du démentir du deuxième volume de ses Essais, Montaigne met en exergue l’opposition constante entre les faits - le réel - , et la réalité subjective vue de chacun, sujette à corruption par rapport à l’original par (auto) persuasion, mais aussi par une éloquente duperie venue d’autrui. Ainsi, par le fait que la définition subjective du vrai est susceptible de changer à tout instant, il est nécessaire de forcer notre esprit à revenir vers l’objectivité, ceci étant imposé par les mœurs, c’est-à-dire par la morale. Aussi, face à cet équilibre périlleux entre le vrai et le subjectif, Montaigne statue que toute corruption commence par un déséquilibre de celle-ci qui se traduit par une disparition de la vérité. Plus fort encore, l’Homme dans sa pleine conscience la bannirait lui-même. On peut cependant douter d’une thèse aussi forte :
La vérité est-elle vraiment bannie par les hommes de leur plein gré ?
Afin d’entrevoir une réponse à cette problématique, nous nous appuierons entre autres sur les œuvres au programme : Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos, Lorenzaccio d’Alfred de Musset, et Du Mensonge à la Violence de Hannah Arendt.
Dans un premier temps, nous montrerons que l’Homme est menteur par nature et est intrinsèquement poussé à corrompre les faits. Nous prouverons cependant par la suite que la vérité reste maître incontestable sur les faits, et que l’Homme en est conscient. Finalement, nous verrons que, par égoïsme ou par bêtise, tout Homme immature finit par délibérément choisir de bannir la vérité.
L’Homme est menteur par nature
Par le fait même que nous puissions le conceptualiser, nous prouvons en quelque sorte l’existence du mensonge. Par sa nature de bon substitut à la vérité, il est aisé de le confondre avec celle-ci. Mais il y a de nombreuses raisons permettant ces mécanismes, la première étant l’imagination.
Dans la partie Du mensonge en politique issue de l’ouvrage Du mensonge à la Violence, Hannah Arendt note le lien étroit entre le fait que l’Homme puisse agir et le fait qu’il puisse mentir : c’est sa capacité à se projeter dans l’avenir : La négation délibérée de la réalité - la capacité de mentir - et la possibilité de modifier les faits - celle d’agir - sont intimement liées ; elles procèdent l’une et l’autre d’une même source : l’imagination (I, p. 14). L’Homme est apte par nature à mentir car il peut s’imaginer le faire. Dans le même or- dre d’idées, nous sommes par le même raisonnement pleinement capables de comprendre le caractère fictionnel d’une œuvre comme Les Liaisons Dangereuses ou Lorenzaccio, du même fait que nous pouvons imaginer la réalité autrement et donc concevoir le mensonge et les histoires.
Autre maillon primordial qui permet l’existence du mensonge : le caractère équivoque du langage. En effet, le fait que la langue soit corruptible (du fait qu’une parole peut avoir de multiples sens) permet la création du mensonge car il peut être en inadéquation avec la réalité de manière non flagrante. Lorsque, dans Lorenzaccio, Lorenzo confie à Alexandre : Si vous saviez comme il est facile de mentir impudemment au nez d’un butor; bien que Lorenzo se moque ici du Duc ouvertement, il profite de l’équivocité du langage pour se protéger, le Duc pensant lui que Lorenzo parle des Strozzi. Dans le même style, on peut citer la lettre 48 des Liaisons Dangereuses, où le vicomte de Valmont raconte à la présidente de Tourvel l’état d’extase dans lequel il est face à elle (L’état dans lequel je me trouve actuellement me fait connaître plus que jamais la puissance irrésistible de l’amour ), alors qu’en fait il fait l’amour à une prostituée lors de la rédaction du texte. Aussi, bien que tout ce que dise Valmont soit foncièrement exact, il en reste qu’il prend un malin plaisir à obstruer la vérité en évoquant des plaisirs et des sentiments qu’il ressent, mais pas pour Tourvel.
Dernier élément primordial à l’existence du mensonge : la contingence du fait. Arendt l’évoque à plusieurs reprises : le fait que les faits puissent ne pas avoir existé ne corrompent pas l’essence du réel, il est tout à fait envisageable d’en superposer un à un autre, que ce soit en grossissant les traits d’un évènement en particulier, ou tout simplement en l’éradiquant, comme on pouvait faire disparaître les anciens collaborateurs gênants des photographies en URSS stalinienne. Le fait est, par sa nature contingente, sujet à la corruption, et s’il reste qu’il veut être préservé, il suffit de laisser le temps faire son œuvre pour voir le fait érodé. Par exemple, dans le film Hélas pour Moi de Jean-Luc Godard, l’intrigue commence par une voix-off énonçant que lorsque le père du père de son père avait une tâche difficile à accomplir, il allait à un endroit dans la forêt, allumait un feu et récitait une prière, et la chose arrivait. Mais son fils a oublié la manière de faire le feu, quoique cela suffisait encore, mais son fils à lui avait oublié les prières mais se souvenait du lieu, et cela suffisait encore. Mais quand l’homme qui nous parle eut une tâche difficile à accomplir, il resta à la maison, car il avait oublié l’endroit ; et concluait avec gravité : mais nous pouvons encore raconter l’histoire. Le temps a fait son œuvre, et les faits sont devenus d’abord flous, puis des souvenirs, puis finalement des légendes, loin de la vérité initiale.
Notre monde met donc à disposition de l’Homme tous les outils nécessaires pour qu’il puisse corrompre le réel. Il est évident qu’il biaisera tôt ou tard sa vision (ou celle des autres) de la réalité, que ce soit par incompréhension des faits, ou par oubli, mais aussi encore par bonté ou par protection, lorsqu’on omet certaines vérités pour ne pas vexer ou attrister les autres. C’est ce que fait par exemple Tourvel lorsqu’elle s’invente un prétexte de maladie pour s’éloigner de Valmont. Notre vérité est donc, comme l’affirme Montaigne, ce dont on s’est persuadé être la vérité, et ce à tout époque et en tout temps. Cependant nous voyons bien que - a priori - nous ne vivons pas dans une société de menteurs, et c’est donc qu’il existe des garde-fous pour prévenir une telle affaire.
La vérité garde la primauté sur le mensonge
La vérité, par nature, reste la base de toute réflexion. C’est par là d’ailleurs qu’elle garde une primauté sur le mensonge : dans La Crise de la Culture, Arendt évoque le fait que le menteur (sous-entendu le menteur efficace), voulant par défaut que son mensonge soit cru par ses destinataires, s’impose qu’il soit crédible et donc doit toujours le comparer à l’étalon qu’est la vérité. Il montre ainsi l’indubitable primauté de la vérité sur tout mensonge. À La Rochefoucauld d’ajouter cyniquement : L’hypocrisie est un hommage du vice à la vertu, décrivant cette même idée que le vice étant dépendant du vrai pour exister, il restera face à lui irrémédiablement inférieur.
Conscient que la vérité reste toujours infiniment supérieure, l’Homme a alors fixé l’usage strict de celle-ci dans ses règles de conduite générales, autrement dit dans sa morale. Aussi loin que tu ne mentiras point dans l’ancien testament, l’Homme a fixé dans ses mœurs (qui sont susceptibles à l’époque et la géographie) cet invariant qui pose la vérité comme présupposé universel de chacun, sous menace de représailles si trépassé. L’Homme est donc pleinement conscient que la vérité peut être différente de ses dires et que le mensonge n’est pas une option acceptable ; en témoigne la préface de l’éditeur des Liaisons Dangereuses qui critique la possibilité que les correspondances réunies dans le manuscrit soient vraies, tant y sont évoquées des mœurs qui nous sont si étrangères - notons ici l’humour de la remarque, les faits bien qu’horribles étant tout à fait plausibles. Ainsi, par la prise en compte de la primauté de la vérité dans la morale, l’Homme affirme supériorité de celle-ci sur le mensonge.
Enfin, plus qu’une idée supérieure, la vérité est même vue comme un idéal, pour lequel d’après certains il faudrait même se battre. Fiat Veritas, et pereat Mundus lançait Arendt, tonnant haut et fort que seule la vérité mérite un combat (ce qui se comprend en voyant le fiasco médiatique et politique que fut la guerre du Viêt Nam à son époque). De même dans les autres œuvres au programme, la vérité est vue comme une vertu, comme l’annonce Philippe Strozzi scandalisé par le mensonge permanent à Florence : La vertu, est-ce donc l’habit du dimanche que l’on met pour aller à la messe ? (Acte II, scène 1). Lorenzo témoigne plus tard de même que d’avoir commencé à être honnête, il se devait de l’être jusqu’au bout et empêcher que retombe le voile sur la vérité (Acte III, scène 3), démontrant encore son idéal de vertu comprenant le vrai, vertu qu’il corrompt pendant un temps pour arriver à ses fins (tuer le Duc) moralement bonnes.
L’Homme est donc pleinement conscient de la primauté du vrai sur le reste, au point d’en faire une vertu morale quasi-universelle à travers les âges et les civilisations. Les bonnes mœurs évoquées par Montaigne sont donc intrinsèquement liées à la vérité, et l’on peut donc partant de ce principe comprendre pourquoi lorsqu’on s’éloigne de la vérité on commence à corrompre les mœurs. De plus, la vérité semblant être par son âge et son importance la première de toutes les vertus, il paraît aussi cohérent que ce soit la première chose à évincer pour corrompre les mœurs. Mais cela ne nous dit pas si l’Homme, conscient des hiérarchies portant sur le vrai, s’éloigne parfois de la vérité par choix ou par dérive naturelle. Nous allons nous atteler à montrer qu’il reste responsable de l’éviction du vrai.
L’Homme choisit de bannir la vérité
Jean-Léon Gérôme, Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité, 1896.
Dans Naissance de la Tragédie, Nietzsche expose qu’il existait dans la Grèce antique deux types de théâtre : l’apollinien - que l’on pourrait assimiler à la comédie - et le dionysiaque - que l’on pouvait assimiler à la tragédie. Bien que ce dernier, qui reproduit le plus fidèlement tout ce qu’un personnage a d’humain (sentiments, personnalité, conflits intérieurs…), soit relativement populaire, il se fait peu à peu dominer par l’apollinien qui plaît plus par ses récits simples, parfois absurdes et ne perdant pas de temps à disserter sur l’existence des personnages. C’est ainsi qu’Euripide (Vème siècle avant J.C.) se permettait de s’inventer dans une de ses pièces un Socrate absurde, prétendant tout savoir sur les cieux et sous la terre, ce qui prête à la moquerie. Nietzsche montre par cet exemple la facilité qu’a l’Homme à s’éloigner de la pensée sur le vrai pour se laisser bercer par le divertissement du faire croire, de l’absurde. En effet, l’Homme est enclin à abandonner ce qui le rend supérieur par nature pour aller se perdre dans un mensonge permanent afin de lui faire oublier sa propre médiocrité et sa mortalité. Lorenzaccio montre bien cet état d’esprit chez le Duc qui, ayant par son rang le pouvoir de faire le bien, y préfère la débauche et les plaisirs. La marquise Cibo, qui essaye tant bien que mal à le remettre dans le droit chemin, finira par constater son échec face à un homme qui n’est pas intéressé par la vertu et qui donc ne peut changer pour le meilleur. Pour son confort, le Duc a banni la vérité, et il le paiera cher à la fin - comme dans toute œuvre manichéenne.
L’Homme peut même prendre un plaisir vicieux à s’extraire de la morale pour avoir un plaisir sans limite. Les exemples types de ce comportement sont la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont, pervers par nature qui prennent plaisir à manipuler la réalité à leur guise pour ôter de leurs victimes l’innocence et la vertu, tout du moins la renommée. Là où Valmont cherche apparemment l’amusement et la frivolité, Merteuil elle semble bien plus machiavélique dans le sens où elle manipule le monde pour toujours l’avoir à ses pieds. Ce serait même une volonté idéologique, Merteuil clamant fièrement qu’elle est née pour venger [son] sexe. L’homme corrompu évoqué jusqu’ici l’est toujours par choix et peut même justifier de ce choix que pourtant la morale universelle condamne unanimement.
On pourrait cependant arguer que l’Homme n’est pas toujours conscient de son erreur, et que parfois - et même souvent -, il ne peut voir que la vérité a disparu. En effet, dans La Mort d’Ivan Illich de Léon Tolstoï, on raconte la vie d’un éminent membre du tribunal, ainsi que sa maladie qui le fera périr relativement jeune, alors qu’il se voyait à l’apogée de sa vie … ou peut-être pas. Au fur et à mesure de l’histoire, Ivan (et sinon le lecteur) se rend compte que sa vie qu’il pensait presque idéale, n’a été qu’une énorme déception, un gâchis d’un homme orgueilleux suivant les mœurs de son temps qui n’a vécu qu’une vie banale et très peu vertueuse. Mais Ivan Illich est-il coupable de sa propre dérive ? Il se trouve qu’on peut assimiler sa manière d’être avec celle des bureaucrates américains dénommés par Arendt comme les hommes à la solution des problèmes. Ces gens, pas forcément mal fondés, sont aptes à énoncer des réponses aux problèmes sans en saisir tous les aspects, mais se pensent assez altruistes pour pouvoir répondre. Ainsi, par pur égoïsme, l’Homme va vouloir oser discuter et argumenter, voire imposer son opinion sur des sujets qu’il ne connaît ou ne comprend pas. Une thèse parlant de ces gens notamment qui critiquent le cinéma sans rien y comprendre les dénomme misomuses, et nous les appellerons ainsi par extension pour le reste. Les misomuses, donc, souvent aliénés par le divertissement - on revient à la société du spectacle de Debord - n’ont de cesse de revenir vers la littérature simple et les blockbusters cinématographiques, dont la plupart sont loin de ce que le génie humain a pu créer de mieux. Mais pire que cela, et prêts à tout pour défendre leurs idéaux, ils se croient du fait d’avoir survolé le domaine aptes à émettre la critique, qui s’avère être un ramassis de sophismes témoignant d’une incompréhension doublée d’un égoïsme. Et là où le misomuse est coupable, c’est dans le fait qu’il pouvait éviter le piège de la misomusie, car il suffisait pour cela d’être humble. Dans Euthyphron de Platon comme dans de nombreux ouvrages sur Socrate, on voit comment celui-ci, par ce que l’on pourrait appeler anachroniquement sa zététique, se révèle être le plus sage des hommes, et comment tout orateur qu’il rencontre (comme Euthyphron par exemple) se révèle être selon notre définition un misomuse. Si Socrate était capable en son temps de ne pas tomber dans les écueils des sophismes, alors il doit être possible pour tout homme de le faire et d’être humble afin de rester non seulement authentique, mais aussi vérace, et donc d’avoir conscience de ses limites.
La question reste alors du pourquoi l’Homme choisit-il d’éviter cette voie et de bannir la vérité au profit d’un pseudo-savoir égoïste. Serait-ce par attrait des plaisirs de la société du spectacle ou encore de la supériorité du menteur sur l’homme honnête comme dans les Liaisons Dangereuses ? Par mauvaise foi d’un bureaucrate trop sûr de lui ? Ou simplement par la bêtise humaine ? Tranchons par le rasoir de Hanlon, attribuons cela à l’incompétence.
Conclusion
Guy Debord a adapté en film l’ouvrage dont nous parlions en introduction, et en a fait, pour volontairement appuyer son propos, un œuvre qui s’oppose à ce qu’est un divertissement. Face au visionnage de ce film, deux avis majoritaires émergeaient : le premier, acclamant le film, applaudissait sa qualité ; le second proclamait sa haine profonde de l’œuvre, tant pour le fond que pour la forme. Debord, contre toute attente, nous annonce que les deux ont tort, rétorquant ainsi à propos du long-métrage à peu près dans ces termes :
Ceux qui l’ont haï ont apprécié trop peu de choses pour le comprendre, et ceux qui l’ont aimé ont déjà aimé trop de choses pour pouvoir le haïr.
La vertu n’est pas dans le fait d’avoir un avis, mais dans le fait d’admettre que l’on n’en a pas car on ne peut en avoir au vu de nos faibles moyens. Et ainsi, chaque fois que l’homme se persuadera lui-même comme les autres qu’il sait, alors il choisira par lui-même de bannir la vérité de son être et ainsi de corrompre son jugement, et à défaut sa morale. La volonté de tout homme bon devrait alors être mise non pas dans la dénonciation du mensonge d’autrui, mais dans la recherche du sien et de son égoïsme afin d’aspirer à un altruisme qui lui permettra d’accomplir sa tâche première.